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Le monde des séries TV est en train de vivre une petite révolution narrative, qui, de prime abord, semble passer inaperçue pour nous simples mortels fous du petit écran, mais qui sur le plan purement culturel va bouleverser notre façon de consommer la res culturali la plus tendance du moment. Retour sur la révolution narrative en cours à Hollywood.

L’ancêtre de la série TV : Le narratif en feuilleton

Et si, pour bon nombre d’exégètes, il ne s’agit que d’une transformation du support sur lequel sont diffusées les productions hollywoodiennes les plus importantes du moment, force est de constater qu’il est question d’une refonte totale de la façon de raconter un narratif fictionnel qui nous plait tant.

Autrement dit, la manière de raconter une histoire retrouve un modèle que nous croyions abandonné depuis l’avènement du roman moderne, à savoir le narratif en feuilleton.

Bref, un réel retour vers le futur.

Posons dès maintenant un postulat qui ne saurait être remis en question : le monde des séries TV prend, depuis une petite dizaine d’années, une importance folle outre-Atlantique au point de pouvoir prétendre supplanter la suprématie du Grand Ecran pour ce qui est de la quantité mais surtout de la qualité des productions issues des grandes maisons d’Hollywood.

Est-il possible aujourd’hui de passer outre les séries TV qui peuplent nos petits écrans traditionnels mais également les écrans de nos ordinateurs, tablettes et autres smartphones ? La réponse est sans équivoque. Ce n’est pas possible.

La génération X et celles qui la précèdent aiment se délecter des rebondissements de NCIS, des ou encore des supermans de la longévité que sont New York Police Judiciaire et Dr Who (plus de vingt saisons pour chacune d’entre elle).

Notre génération, quant à elle, s’est amusée à suivre les neuf saisons de , les incroyables aventures des Geeks de the Big Bang Theory ou encore les folies de la nouvelle équipe à la mode qui fait des ravages dans .

Et la génération Z ? Et bien elle, semblerait-il, a davantage saisi le sens de la révolution hollywoodienne du moment puisque ses membres sont attirés par des productions bien plus complexes au narratif plus fourni et qui ne sont pas sans rappeler l’influence de grandes productions américaines de ces dix dernières années. En d’autres termes, ce sont les Breaking Bad, Game of Thrones, House of Cards, The Leftovers ou encore qui ont gagné leur cœur.

Et si la Génération Y continue d’être au centre des études de marché réalisées par les grandes productions américaines, force est de comprendre que la manière de consommer les séries TV par la Génération Z modifie l’ensemble de l’écosystème du monde des séries TV pour nous ramener, pour ce qui est du modèle narratif, aux balbutiement du roman moderne en Europe au début du XIXème siècle.

Résumons. La génération Y a poursuivi sa façon de consommer les séries TV américaines née avec l’avènement des géants tels Everybody Loves Raymond ou alors que la nouvelle génération, elle, a su imposer un mode de consommation bien différent et davantage centré autour de la qualité dramatique et narrative des produits consommés.

Tout ceci nous amène à nous interroger quant à la transformation qu’ont subi nos séries TV préférées et des raisons de ce besoin de réinvention ou autrement dit quels sont les tenants et les aboutissements de la révolution narrative dans le monde des séries TV en 2014 ?

En effet, prenons à titre d’exemple comparatif les séries (qui vient de fêter ses vingt ans) et True Detective. Pour la première, il s’agit d’un modèle bien rodé autour d’une narration sur le court terme au cœur de laquelle l’action se déroule sur le temps de l’ensemble des saisons de la série et ce, avec en toile de fond un humour newyorkais bien connu.  En d’autres termes il s’agit du modèle usuel du Sitcom que nous aimons. Pour ce qui est de True Detective, les choses sont radicalement opposées. Tout d’abord, nous sommes très loin des vingt-deux épisodes par saison d’une durée d’une vingtaine de minutes que nous retrouvons chez . En effet, nous retrouvons huit épisodes d’une durée d’une heure environ chacun. En d’autres termes, cette approche narrative relève davantage d’une sorte de film de cinéma de huit heures, que d’une série TV.  Et si on ajoute à cela un casting directement issu de la dernière cérémonie des Oscars avec Matthew McConaughey et Woody Harrelson en maître d’œuvre, le décor est planté.

Les nouvelles séries TV sont pour nombre de spécialistes des œuvres cinématographiques en feuilleton

Séries TV – Nouveauté ? Innovation ? Révolution narrative !

Nouveauté ? Innovation ? Révolution narrative ? Oui et non car pour ne citer que l’Ecclésiaste, « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Et c’est vrai.

Le mode narratif à la mode à Hollywood ces dernières années n’a rien de nouveau. Il s’agit d’un véritable analepse qui nous ramène à l’embryon de l’écriture fictionnelle, sorte de degré zéro de l’écriture narrative, tel pensé par Roland Barthes. Car la narration en feuilleton ne date pas d’hier. Bien au contraire.

Le XIXème siècle. Nous sommes dans la première partie du siècle qui verra l’avènement du « je » moderne dans la cadre de la fiction. Le romantisme est en train de naître sur les cendres d’une révolution française ratée et après un siècle des Lumières qui a écarté l’individum et sa sensibilité au profit d’un collectif souvent meurtrier, loin du patos et de ses expressions.

Les philosophes sont supplantés par les romanciers qui mettent en scène leur « je » au cœur d’œuvres littéraires construites sur fond de narration. Le roman moderne est né. Mais, si le modèle est posé, sa forme ne l’est absolument pas. La majeure partie des œuvres qui ont été écrites par Chateaubriand, Hugo, Balzac, et plus tard Nerval, Flaubert, , Gogol, Twain, Melville ou encore , ont tout d’abord été publiées sous forme de roman-feuilleton.

On étalait alors la publication de ces histoires sur plusieurs semaines, voire des mois avant de les voir « reliées » sous forme de livres tels que nous les connaissons. Les raisons de cette façon d’écrire, car les œuvres étaient complétées par leurs auteurs respectifs, semaine après semaine, sont multiples. Tout d’abord, question de Doxa. C’est ainsi qu’on écrivait en ce temps. Ensuite, pour les proto-éditeurs il s’agissait de tester sur le plan commercial le futur potentiel de l’œuvre en question en matière de retour sur investissement. Mais surtout il s’agissait de faire naître chez le lecteur une envie de « suite » à l’épisode passé ; sorte de besoin commercial et marketing, et du côté de l’auteur, il était question d’une liberté d’écriture sans limite pour donner un sens à chaque feuilleton qui pouvait ainsi être considéré de manière indépendante autant que de manière collective avec le reste des feuilletons passés ou à venir.

Retour en 2014. Les séries TV qui arrivent sur les divers écrans de nos vies respectent ces règles issues des pères de la littérature moderne. Signe des temps, c’est la narration qui reprend le dessus et ce, alors que le monde occidental vit des  heures sombres : guerres, crises politiques et sociales et vide politique à tout-va. Seul récompense dans ce constat, c’est que nos yeux pourront se délecter de séries TV aux histoires de qualité et qui nous tiendrons en haleine de manière permanente. Reste à comprendre si la pérennité sera au rendez-vous pour les American Horror Story, True Detective et autres telle qu’elle a été au rendez-vous pour La Comédie humaine, Aurélia ou encore Salammbô il y a maintenant deux siècles.

 

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